Mounia Bendriss Mounia Bendriss

Le cercle de femmes : retrouver la puissance de la sororité

Depuis mes premiers cercles de femmes en 2018, j’ai découvert la force particulière qui naît lorsque des femmes se réunissent dans un espace de confiance, d’écoute et de sororité. Une réflexion sur cette pratique ancestrale, sur ce qu’elle permet de partager et de transformer, et sur la puissance du lien qui se tisse lorsque les femmes se rassemblent.

J’ai animé mes premiers cercles de femmes en 2018, au Maroc, à une époque où cette pratique y était encore très peu connue. J’ai ainsi fait partie des premières femmes à proposer ces espaces dans le pays.

Depuis, j’ai animé de nombreuses formes de cérémonies, de rencontres et d’expériences collectives.

Mais s’il y en a une qui demeure particulièrement chère à mon cœur, c’est le cercle de femmes.

Il y a quelque chose de profondément simple dans le fait de s’asseoir en cercle entre femmes.

Pas de scène.

Pas de personne placée au-dessus des autres.

Un centre autour duquel nous nous réunissons.

Des femmes qui, parfois, ne se connaissaient pas quelques heures auparavant.

Et progressivement, lorsque le cadre permet suffisamment de confiance, quelque chose change dans la qualité de présence et d’écoute.

Les paroles deviennent plus vraies.

Les défenses peuvent se relâcher.

Les expériences se répondent.

Et ce qui semblait parfois profondément personnel révèle soudain quelque chose de beaucoup plus universel.

C’est cette expérience de sororité qui, après toutes ces années, continue à me toucher.

Les femmes se réunissent depuis toujours

Les cercles de femmes tels que nous les connaissons aujourd’hui sont contemporains dans leur forme, et je préfère être prudente lorsque l’on affirme qu’ils reproduiraient exactement une cérémonie pratiquée depuis des millénaires.

En revanche, le fait que les femmes se réunissent est ancien.

Dans de nombreuses sociétés, les femmes ont partagé des espaces de travail, de soin, de transmission, de célébration et de rituel. Elles se sont retrouvées autour des naissances et des morts, de la nourriture, des enfants, des passages de la vie, des pratiques religieuses ou spirituelles et des tâches quotidiennes.

Les connaissances circulaient aussi entre elles.

Sur le corps.

Les plantes.

La sexualité.

La maternité.

Les cycles de la vie.

La manière de prendre soin.

Les histoires familiales et communautaires.

Cette transmission entre femmes me semble fondamentale.

Nos vies ont évidemment changé. Nos familles, nos sociétés et nos rapports entre femmes également.

Mais le besoin de nous retrouver n’a pas disparu.

Ce qui se passe lorsque les femmes se réunissent

Ce que j’ai observé au fil des années est que le cercle permet quelque chose que l’accompagnement individuel ne peut pas produire de la même manière.

Dans une séance individuelle, une personne rencontre son histoire.

Dans un cercle, elle découvre aussi son histoire dans le miroir des autres.

Une femme parle d’une peur qu’elle pensait être la seule à ressentir.

Une autre raconte une expérience très différente qui porte pourtant une émotion familière.

Une femme ose nommer quelque chose qu’une autre n’avait jamais réussi à mettre en mots.

Et parfois, écouter suffit.

Il n’est pas nécessaire d’avoir vécu exactement la même chose pour reconnaître quelque chose de soi dans la parole d’une autre.

Cette reconnaissance peut être extrêmement puissante.

Elle nous rappelle que certaines expériences que nous pensions devoir porter seules appartiennent aussi à une expérience humaine partagée.

Être écoutée sans être immédiatement conseillée

C’est probablement l’une des choses les plus précieuses que peut offrir un cercle bien tenu.

Pouvoir parler sans que quelqu’un cherche immédiatement à résoudre notre problème.

Sans recevoir une succession de conseils.

Sans être interrompue par l’histoire de quelqu’un d’autre.

Sans devoir défendre ce que nous ressentons.

Dans beaucoup de cercles, la parole circule selon des règles simples : une femme parle, les autres écoutent.

Cela paraît presque banal.

Ça ne l’est pas.

Nous sommes rarement écoutées de cette manière dans la vie quotidienne.

Très souvent, lorsque nous partageons une difficulté, la personne en face de nous cherche à rassurer, expliquer, relativiser ou proposer une solution.

Le cercle peut offrir autre chose : la possibilité d’être entendue avant d’être aidée.

Et parfois, c’est exactement ce dont nous avons besoin.

Sortir de la comparaison

La sororité est souvent présentée comme quelque chose de naturel entre femmes.

Je ne crois pas que ce soit aussi simple.

Les relations entre femmes peuvent contenir de l’amour, de la solidarité et de la tendresse, mais également de la comparaison, de la jalousie, de la compétition, de l’admiration, de la méfiance ou de vieilles blessures.

Le cercle n’efface pas magiquement ces dynamiques.

Il peut en revanche créer un espace dans lequel nous apprenons à rencontrer une autre femme sans avoir immédiatement besoin de nous mesurer à elle.

Son corps n’enlève rien au mien.

Sa beauté ne diminue pas la mienne.

Sa réussite n’est pas mon échec.

Sa manière d’être femme ne remet pas en question la mienne.

Son histoire n’a pas besoin de ressembler à la mienne pour être légitime.

Pour moi, la sororité commence peut-être là.

Non dans l’idée que toutes les femmes devraient s’aimer ou être d’accord entre elles, mais dans la possibilité de reconnaître pleinement une autre femme sans devoir diminuer l’une de nous pour faire exister l’autre.

Découvrir qu’il existe plusieurs manières d’être femme

C’est aussi l’une des grandes richesses du cercle.

Nous arrivons avec des âges différents, des corps différents, des histoires familiales différentes, des cultures, des choix de vie, des relations et des expériences différentes.

Certaines sont mères.

D’autres ne le sont pas.

Certaines vivent en couple.

D’autres seules.

Certaines entretiennent une relation très forte avec leur corps ou leur sexualité.

D’autres sont en train de les redécouvrir.

Certaines sont profondément spirituelles.

D’autres beaucoup moins.

Et pourtant, le cercle peut tenir toutes ces expériences.

Cela me paraît essentiel parce que nous recevons énormément de messages sur ce qu’une femme devrait être.

Le cercle peut devenir un endroit où il n’existe justement pas une seule manière correcte d’être femme.

Nous pouvons découvrir d’autres modèles.

D’autres possibilités.

Et parfois reconnaître chez une autre femme une liberté que nous ne nous étions pas encore autorisée.

Le corps, la parole et le rituel

Un cercle de femmes n’est pas uniquement un groupe de parole.

Du moins, ce n’est pas ainsi que je les conçois.

Selon les rencontres, la parole peut côtoyer le silence, le mouvement, la danse, le son, la méditation, le voyage intérieur, la créativité ou le rituel.

Le rituel crée une rupture avec le rythme ordinaire.

Nous ne nous réunissons plus simplement pour discuter.

Nous marquons consciemment l’entrée dans un espace et le moment où nous le quittons.

Nous pouvons célébrer un passage, déposer quelque chose, honorer une étape de vie, travailler avec un archétype, explorer notre relation au corps ou simplement nous retrouver autour d’une intention commune.

Je ne pense pas que le rituel ait besoin d’être compliqué pour être profond.

Quelques gestes accomplis avec présence peuvent parfois avoir beaucoup plus de sens qu’une accumulation de symboles.

Toutes les expériences féminines ne sont pas les mêmes

Avec les années, ma manière de parler du féminin a elle aussi évolué.

Je me méfie davantage des affirmations selon lesquelles toutes les femmes posséderaient naturellement les mêmes qualités, la même intuition, la même relation aux cycles ou une « essence féminine » qu’il suffirait de retrouver.

Nos expériences sont beaucoup plus diverses.

Le cercle ne devrait pas nous enfermer dans une nouvelle définition de ce qu’est une femme.

Il devrait au contraire nous offrir davantage d’espace pour découvrir comment chacune habite cette expérience à sa manière.

Pour moi, célébrer le féminin ne signifie donc pas imposer une identité.

Cela signifie créer suffisamment d’espace pour explorer ce que le fait d’être femme signifie pour chacune de nous.

Le cercle n’est pas un espace sans limites

Parce que la parole peut devenir intime et que des émotions importantes peuvent émerger, le cadre est essentiel.

La confidentialité.

Le respect de la parole.

L’absence de jugement.

La liberté de participer ou de rester silencieuse.

Le respect du corps et des limites de chacune.

Et la responsabilité de la personne qui tient le cercle.

Un cercle de femmes n’est pas automatiquement sécurisant simplement parce qu’il réunit des femmes.

La sécurité se construit.

Elle dépend du cadre, de la manière dont la parole circule, de ce qui est permis ou non et de la capacité de la facilitatrice à ne pas utiliser sa position pour imposer ses croyances ou ses interprétations.

Le cercle repose sur l’horizontalité, mais cela ne signifie pas absence de responsabilité.

Celle qui tient l’espace est responsable du cadre qui permet précisément à cette horizontalité d’exister.

La force particulière du collectif

Après des années d’accompagnement individuel, je reste profondément attachée à ce que le collectif peut apporter.

Parce qu’une femme n’y reçoit pas seulement quelque chose de la personne qui facilite le cercle.

Elle reçoit des autres femmes.

Et elle donne également quelque chose par sa simple présence.

Une parole peut devenir une permission pour une autre.

Une vulnérabilité peut permettre à quelqu’un de déposer son masque.

Une femme plus âgée peut offrir, sans même le savoir, une représentation différente de l’âge à une femme plus jeune.

Une femme qui ose poser une limite peut rappeler à une autre qu’elle aussi en a le droit.

Une expérience de vie peut devenir une transmission.

C’est là que la sororité cesse d’être une belle idée pour devenir une expérience concrète.

Nous découvrons que nous pouvons être soutenues par d’autres femmes et les soutenir sans avoir à les sauver.

Que nous pouvons recevoir sans nous sentir faibles.

Partager sans nous comparer.

Être différentes sans être adversaires.

Pourquoi je continue à créer des cercles

Depuis mes premiers cercles au Maroc en 2018, ma manière de les faciliter a évolué.

Les thèmes ont changé.

Les pratiques se sont enrichies.

Ma propre compréhension du féminin, du rituel et de l’accompagnement s’est transformée.

Mais mon attachement au cercle est resté.

Peut-être parce qu’au fond, son principe est extrêmement simple.

Nous nous asseyons ensemble.

Nous nous voyons.

Nous nous écoutons.

Nous découvrons que derrière des vies parfois très différentes existent des émotions, des questions et des passages que nous pouvons reconnaître les unes chez les autres.

Et pendant quelques heures, nous faisons l’expérience de quelque chose que notre époque ne facilite pas toujours : appartenir à un groupe sans devoir disparaître à l’intérieur de lui.

C’est probablement ce que j’aime le plus dans les cercles de femmes.

La sororité n’y est pas un concept.

Elle devient quelque chose que l’on peut vivre.

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