Le voyage chamanique : entrer en relation avec le monde invisible
Qu’est-ce que le voyage chamanique, et que rencontrons-nous lorsque nous entrons dans ces espaces intérieurs ? Une exploration personnelle d’une pratique que j’ai découverte à Bali en 2019, entre monde invisible, imagination, symboles et esprits alliés, où l’expérience n’a de sens que si elle nourrit notre manière d’habiter le monde visible.
J’ai découvert le voyage chamanique en 2019, à Bali.
À cette époque, je poursuivais déjà depuis plusieurs années un chemin d’exploration intérieure et spirituelle, mais le chamanisme allait ouvrir un territoire différent.
Ma première rencontre avec cette pratique s’est faite auprès de Kevin B. Turner, directeur de la Foundation of Shamanic Studies en Asie, dans le cadre de l’approche transmise par la Foundation for Shamanic Studies (FSS), fondée par l’anthropologue Michael Harner.
Je ne savais pas encore la place que cette découverte allait prendre dans ma vie.
Ce qui avait commencé comme l’apprentissage d’une pratique allait devenir, au fil des années, une manière particulière d’entrer en relation avec mon monde intérieur, avec le sacré et avec ce que la tradition chamanique appelle le monde des esprits.
Aujourd’hui encore, après des années de pratique et de formation, le voyage reste pour moi un espace d’exploration, d’écoute et d’apprentissage.
Mais qu’est-ce qu’un voyage chamanique ?
Et que se passe-t-il réellement lorsque nous voyageons ?
Voyager sans se déplacer
Extérieurement, il se passe très peu de choses.
Le corps est immobile, généralement allongé ou assis. Les yeux sont fermés. Le rythme répétitif du tambour accompagne le voyage.
Et pourtant, intérieurement, un autre espace peut s’ouvrir.
Des paysages apparaissent.
Des images.
Des sensations.
Des animaux, des personnages ou des présences.
Parfois une scène extrêmement précise. Parfois presque rien au début.
Le voyage chamanique consiste à diriger volontairement son attention vers cet espace et à apprendre progressivement à s’y déplacer, à observer ce qui s’y présente et à entrer en relation avec lui.
Dans la cosmologie chamanique enseignée par la FSS, le voyage s’effectue traditionnellement dans ce que l’on appelle la réalité non ordinaire, organisée symboliquement en trois mondes : le Monde d’en bas, le Monde du milieu et le Monde d’en haut.
Ces territoires ne correspondent pas à une hiérarchie morale. Le Monde d’en bas n’est pas un enfer et le Monde d’en haut n’est pas un paradis. Ce sont des espaces distincts, auxquels la pratique attribue des caractéristiques et des fonctions différentes.
Le voyageur apprend à les explorer et à y rencontrer ce que la tradition appelle des esprits alliés ou des esprits enseignants.
Esprit, inconscient, imagination : que rencontrons-nous ?
C’est probablement l’une des questions les plus intéressantes.
Dans une perspective chamanique, les êtres rencontrés pendant un voyage ne sont pas considérés comme de simples créations de l’imagination. Ils appartiennent à une réalité invisible avec laquelle le praticien apprend à entrer en relation.
C’est le cadre dans lequel j’ai été formée et c’est aussi celui à partir duquel je pratique.
Mais je trouve important de laisser cette question ouverte.
Car une autre personne pourrait regarder une expérience très proche depuis une perspective psychologique et parler d’images issues de l’inconscient, de symboles ou de figures archétypales.
Carl Gustav Jung a consacré une part importante de son travail à cette capacité de la psyché à produire des images autonomes et chargées de sens.
Dans ce qu’il appelait l’imagination active, il ne s’agissait pas simplement d’inventer volontairement une histoire. La personne laissait apparaître une image, puis entrait consciemment en relation avec elle. Elle pouvait observer son évolution, dialoguer avec un personnage, suivre un mouvement et découvrir ce que cette rencontre faisait émerger.
Il existe évidemment des différences importantes entre l’imagination active jungienne et le voyage chamanique. Ils ne viennent ni de la même tradition, ni de la même compréhension du monde, ni des mêmes pratiques.
Mais je trouve leur rapprochement passionnant.
Dans les deux cas, nous cessons momentanément de considérer l’imagination comme une simple fabrication sans valeur pour lui reconnaître une capacité à nous conduire vers des informations auxquelles notre pensée habituelle n’accède pas toujours.
L’imagination n’est pas « juste imaginaire »
C’est souvent l’un des premiers obstacles rencontrés par les personnes qui découvrent le voyage.
« Est-ce que je ne suis pas simplement en train d’inventer ? »
La question est légitime.
Nous avons appris à opposer très fortement ce qui est « réel » à ce qui est « imaginaire », comme si une expérience intérieure perdait toute valeur dès lors que nous ne pouvions pas prouver qu’elle provenait d’une réalité extérieure.
Pourtant, notre monde intérieur s’exprime constamment à travers des images.
Nous rêvons.
Nous imaginons.
Nous associons spontanément certaines images à certaines émotions.
Une musique peut faire surgir un souvenir enfoui depuis des années. Un rêve peut nous bouleverser davantage qu’un événement vécu pendant la journée.
L’image possède son propre langage.
Le voyage nous apprend à lui prêter attention.
Cela ne signifie pas que chaque image doit être interprétée comme un message ou prise au pied de la lettre.
Au contraire, plus je pratique, plus le discernement me paraît essentiel.
Une expérience intérieure peut être profonde sans constituer une vérité absolue.
Du voyage chamanique au voyage intérieur
C’est aussi pour cette raison que, dans mon travail aujourd’hui, j’utilise volontiers l’expression « voyage intérieur ».
Elle permet d’ouvrir un espace plus large.
Tous les voyages intérieurs que je propose ne sont pas nécessairement des voyages chamaniques au sens strict.
Certains s’appuient davantage sur la visualisation, le travail symbolique, le corps, l’imaginaire ou les archétypes. D’autres peuvent emprunter certains éléments à ma pratique chamanique.
Ce qui les réunit est une même invitation : quitter momentanément le mode de pensée analytique pour entrer dans une autre forme d’écoute.
Notre intelligence ne passe pas uniquement par les mots.
Une image peut parfois nous permettre d’approcher quelque chose que nous étions incapables de formuler.
Un paysage intérieur peut représenter avec une étonnante précision notre état du moment.
Un personnage rencontré peut porter une qualité que nous avons besoin de retrouver.
Une porte qui refuse de s’ouvrir peut nous apprendre autant qu’un long raisonnement.
Il ne s’agit pas nécessairement de chercher immédiatement à interpréter.
Parfois, il suffit d’abord de rencontrer.
À quoi sert le voyage chamanique ?
Lorsque j’ai commencé à voyager, je pensais probablement davantage en termes de réponses.
Avec les années, mon rapport à la pratique a changé.
Je ne considère pas le voyage comme un oracle auquel poser toutes les questions de ma vie.
Il peut offrir une orientation, faire émerger une perspective inattendue ou nous permettre d’explorer une situation sous un angle différent.
Dans la pratique chamanique, il peut également servir à rencontrer et approfondir la relation avec ses esprits alliés, demander un enseignement, rechercher une aide ou recevoir des indications pour un travail de soin.
Mais sa valeur réside aussi dans quelque chose de plus subtil : apprendre à écouter.
Entrer dans un voyage avec une question claire.
Observer ce qui vient plutôt que ce que nous voudrions voir.
Accepter parfois de ne pas recevoir de réponse.
Revenir.
Puis regarder ce que cette expérience change — ou ne change pas — dans notre vie.
Avec le temps, cette discipline de l’écoute me semble presque aussi importante que le contenu des voyages eux-mêmes.
Le discernement fait partie de la pratique
Le monde intérieur peut être extraordinairement riche.
Il peut aussi accueillir nos attentes, nos peurs, nos projections et nos désirs.
C’est pourquoi je ne crois pas qu’une vision soit vraie simplement parce qu’elle est apparue pendant un voyage.
Cette prudence est devenue de plus en plus importante dans ma pratique.
Si je reçois une image concernant ma propre vie, je peux l’observer, l’interroger et voir comment elle résonne. Je n’ai pas besoin d’organiser immédiatement mes décisions autour d’elle.
Et lorsqu’un voyage concerne une autre personne, cette responsabilité devient encore plus importante.
Une image reste une image.
Une perception reste une perception.
Le voyage chamanique ne devrait jamais devenir un moyen d’abandonner notre jugement, notre responsabilité ou notre capacité à confronter une intuition à la réalité.
Pour moi, une pratique spirituelle qui approfondit notre relation à l’invisible devrait aussi approfondir notre discernement dans le monde visible.
Une relation qui se construit avec le temps
Mes premiers voyages en 2019 et ma pratique aujourd’hui ne se ressemblent pas.
Comme dans toute discipline, quelque chose s’affine avec l’expérience.
Nous apprenons notre propre langage symbolique.
Nous reconnaissons certains territoires.
Des relations se construisent.
Nous apprenons aussi à distinguer davantage ce que nous espérons rencontrer de ce qui se présente réellement.
Mais je continue à approcher cet espace comme une étudiante.
C’est important pour moi.
Des années de pratique ne rendent pas infaillible. Elles devraient, au contraire, nous rendre plus conscients de la complexité de ce que nous explorons.
Le mystère reste le mystère.
Entre deux mondes
Ce que le chamanisme m’a apporté de plus précieux n’est peut-être pas la possibilité d’accéder à un autre monde.
C’est d’avoir transformé ma manière d’habiter celui-ci.
Le voyage m’a appris à écouter autrement.
À accorder davantage d’attention aux images, aux rêves, aux symboles et au langage du corps.
À accepter que certaines expériences puissent avoir du sens sans que je sois obligée de les expliquer entièrement.
À rester ouverte au mystère sans renoncer à mon discernement.
Et surtout, à comprendre qu’un voyage intérieur n’a de valeur que s’il revient avec nous dans la vie.
Nous pouvons rencontrer les paysages les plus extraordinaires, recevoir des images magnifiques ou vivre des expériences profondément spirituelles.
Mais nous devons ensuite rouvrir les yeux.
Revenir au corps.
À nos relations.
À nos choix.
À la réalité quotidienne.
C’est peut-être là que commence le véritable voyage : non pas dans notre capacité à entrer dans l’invisible, mais dans ce que cette rencontre nous permet ensuite de vivre plus consciemment dans le monde visible.