La blessure de la mère : ce que nous recevons des femmes qui nous précèdent
J’ai grandi entourée de femmes fortes.
Dans ma lignée maternelle, cette force traverse plusieurs générations, mais elle s’inscrit aussi dans des histoires marquées par l’absence et la perte.
Mon arrière-grand-mère maternelle est morte alors que ses enfants étaient encore très jeunes. Ma grand-mère a donc grandi pratiquement sans sa mère. Devenue adulte, elle a elle-même perdu son mari très tôt et s’est retrouvée avec de jeunes enfants à élever. Une génération plus tard, j’ai grandi avec une mère qui m’élevait seule.
Pendant longtemps, j’ai surtout vu dans cette histoire la force de ces femmes.
Leur capacité à faire face. À continuer. À prendre leurs responsabilités. À élever leurs enfants malgré les circonstances. À avancer lorsque la vie ne leur laissait pas vraiment le choix.
Cette force fait partie de mon héritage et j’en éprouve une profonde reconnaissance.
Mais en avançant dans mon propre travail intérieur et transgénérationnel, une autre question est apparue : que transmet une lignée de femmes qui ont dû être fortes ?
Car nous héritons parfois autant de la manière dont les femmes avant nous ont survécu que de ce qu’elles ont consciemment voulu nous transmettre.
La première relation
La relation à la mère est l’une des toutes premières expériences relationnelles de notre existence.
Avant même que nous puissions parler ou comprendre ce qui nous entoure, nous dépendons entièrement de la personne qui prend soin de nous. Nous découvrons à travers cette relation ce que signifie être nourri, apaisé, touché, regardé, protégé.
Mais aucune mère n’arrive dans cette relation sans histoire.
Elle y arrive avec ce qu’elle a elle-même reçu, ce qui lui a manqué, les modèles de maternité qu’elle a connus, les circonstances dans lesquelles elle vit et les ressources dont elle dispose à ce moment-là.
C’est une dimension qui me touche particulièrement lorsque je regarde ma propre lignée.
Ma grand-mère a dû devenir mère alors qu’elle avait elle-même grandi presque sans la sienne.
Cela ne me permet pas de savoir ce qu’elle ressentait ni de résumer sa maternité à cette absence. Mais cela m’amène à une question essentielle : comment apprend-on à donner ce que l’on a soi-même peu reçu ?
Parfois, on invente.
On fait autrement.
On donne précisément ce qui nous a manqué.
Et parfois aussi, certaines difficultés se transmettent parce que personne n’a encore eu la possibilité de les regarder.
La blessure maternelle n’est pas toujours un manque d’amour
Parler de « blessure de la mère » peut rapidement conduire à une vision simpliste dans laquelle une mère aurait échoué à aimer correctement son enfant.
La réalité est beaucoup plus complexe.
Une mère peut aimer profondément et être épuisée.
Elle peut être extrêmement présente dans certains domaines et moins disponible dans d’autres.
Elle peut protéger son enfant tout en lui transmettant certaines de ses peurs.
Elle peut vouloir lui offrir davantage de liberté que celle qu’elle a connue tout en reproduisant inconsciemment certains modèles familiaux.
Elle peut donner énormément et avoir pourtant du mal à répondre à certains besoins émotionnels qu’elle n’a jamais appris à reconnaître chez elle-même.
Reconnaître ce qui nous a manqué ne signifie donc pas nier ce que nous avons reçu.
Et reconnaître tout ce qu’une mère a donné ne nous oblige pas davantage à nier ce qui nous a blessés.
La maturité consiste peut-être justement à pouvoir tenir ensemble ces différentes réalités.
Quand être forte devient une nécessité
Dans certaines familles, la force féminine est une valeur.
Dans d’autres, elle a d’abord été une nécessité.
Les femmes ont dû travailler, élever leurs enfants, faire face aux deuils, aux séparations, aux difficultés matérielles ou à l’absence des hommes. Elles ont appris à continuer parce qu’il fallait continuer.
Cette capacité peut devenir une ressource extraordinaire transmise aux générations suivantes.
Savoir faire face.
Être autonome.
Ne pas s’effondrer devant la difficulté.
Prendre des responsabilités.
Trouver des solutions.
Protéger ceux que l’on aime.
Je reconnais profondément cet héritage dans ma propre lignée.
Mais toute stratégie qui nous a permis de traverser une situation peut devenir contraignante lorsqu’elle devient la seule manière possible d’exister.
Que se passe-t-il lorsque « je suis capable » devient « je dois tout porter » ?
Lorsque demander de l’aide devient inconfortable ?
Lorsque se reposer provoque de la culpabilité ?
Lorsque montrer que l’on ne va pas bien semble plus difficile que continuer malgré l’épuisement ?
Lorsque prendre soin des autres devient tellement naturel que l’on ne sait plus très bien comment se laisser soutenir à son tour ?
La force n’est pas le problème.
La question est de savoir si nous pouvons également nous autoriser à ne pas être fortes tout le temps.
Ce qui se transmet entre femmes
Les transmissions familiales ne passent pas uniquement par les paroles.
Nous apprenons énormément en observant.
Comment les femmes de notre famille parlent-elles de leur corps ?
Quelle place accordent-elles à leurs besoins ?
Comment vivent-elles leurs relations ?
Que pensent-elles de l’argent, du travail, de la maternité, du couple, du plaisir, du vieillissement ?
Que tolèrent-elles ?
Que refusent-elles ?
Quelles émotions peuvent-elles montrer ?
Lesquelles doivent rester cachées ?
Qu’est-ce qu’une « bonne femme », une « bonne épouse » ou une « bonne mère » dans cette famille ?
Une petite fille absorbe une partie de ces messages bien avant de pouvoir les questionner.
Certains deviendront des ressources. D’autres pourront devenir des contraintes.
Et certaines règles familiales sont si anciennes qu’aucune femme ne se souvient vraiment de leur origine.
Le travail transgénérationnel permet alors de les rendre visibles.
Non pour chercher systématiquement un traumatisme derrière chaque comportement, mais pour nous demander avec davantage de liberté : est-ce encore ainsi que je souhaite vivre ?
Se différencier sans renier
Il peut être difficile de remettre en question certains héritages familiaux, particulièrement lorsqu’ils sont associés à des femmes que nous aimons et admirons.
Faire autrement peut parfois donner l’impression de trahir.
Si les femmes avant moi ont supporté, ai-je le droit de refuser ?
Si elles ont toujours fait passer leur famille avant elles, ai-je le droit de choisir autrement ?
Si elles ont traversé des épreuves immenses sans se plaindre, ai-je le droit de dire que quelque chose est trop difficile pour moi ?
Si ma mère a tant fait pour moi, ai-je le droit de reconnaître malgré tout certaines blessures ?
Ces questions touchent à la loyauté.
Pourtant, honorer les femmes qui nous précèdent ne signifie pas reproduire leur vie.
Nous pouvons éprouver une immense gratitude pour ce qu’elles ont porté et décider que certaines charges s’arrêtent avec nous.
Nous pouvons reconnaître leur force sans devoir reproduire leurs sacrifices.
Nous pouvons aimer notre mère sans devenir semblable à elle.
Nous pouvons nous différencier sans renier notre appartenance.
Notre mère est aussi une femme
Il arrive un moment où nous pouvons commencer à regarder notre mère autrement.
Non plus seulement depuis la place de l’enfant qui a reçu ou attendu quelque chose d’elle, mais comme une femme avec sa propre histoire.
Cela ne signifie pas renoncer à notre expérience d’enfant.
Cela permet simplement d’ajouter une autre perspective.
Qui était cette femme avant de devenir ma mère ?
Qu’avait-elle vécu ?
Quels rêves avait-elle ?
Quelles possibilités lui étaient accessibles ?
Quelles contraintes pesaient sur elle ?
Qu’avait-elle elle-même reçu de sa mère ?
Qu’avait-elle décidé de reproduire ou, au contraire, de faire différemment ?
Ce changement de regard peut parfois ouvrir un espace nouveau.
La mère cesse progressivement d’être seulement « ma mère » pour redevenir une personne entière.
Et paradoxalement, cette humanisation peut nous aider à nous séparer d’elle intérieurement.
Parce que nous n’avons plus besoin qu’elle soit parfaite pour reconnaître ce qu’elle nous a donné, ni qu’elle soit entièrement responsable pour reconnaître ce qui nous a manqué.
Une lignée ne transmet jamais uniquement ses blessures
C’est un point auquel je tiens profondément.
Le travail transgénérationnel est parfois présenté comme une recherche presque infinie de traumatismes hérités.
Je ne souhaite pas regarder ma lignée de cette manière.
Les femmes qui m’ont précédée ne m’ont pas seulement transmis leurs difficultés.
Elles m’ont transmis leur force.
Leur capacité à continuer.
Leur sens des responsabilités.
Leur courage.
Leur capacité à s’adapter à des circonstances qu’elles n’avaient pas choisies.
Et certainement beaucoup d’autres choses dont je n’ai même pas conscience.
Faire un travail sur sa lignée maternelle ne consiste donc pas à vouloir s’en libérer.
Il s’agit davantage de pouvoir regarder ce que nous avons reçu avec discernement.
Qu’est-ce qui me nourrit encore ?
Qu’est-ce qui m’a protégée mais me limite aujourd’hui ?
Qu’est-ce qui ne m’appartient pas ?
Qu’est-ce que je souhaite préserver ?
Et qu’est-ce que je veux vivre autrement ?
De la survie à la liberté de choisir
Lorsque je regarde aujourd’hui les femmes de ma lignée, je ne souhaite ni idéaliser leur force ni réduire leur histoire à leurs blessures.
Je souhaite pouvoir reconnaître les deux.
Je viens de femmes qui ont fait face à la vie.
Cette force vit aussi en moi.
Mais recevoir cet héritage ne signifie pas devoir reproduire exactement la manière dont elles ont vécu.
Peut-être que l’une des possibilités offertes aux générations suivantes est justement celle-ci : transformer une capacité de survie en liberté de choisir.
Être forte lorsque la vie le demande, sans faire de la force une identité permanente.
Prendre soin des autres sans disparaître derrière leurs besoins.
Être autonome tout en sachant recevoir.
Aimer sa famille sans devoir lui être identique.
Honorer sa mère sans renoncer à devenir pleinement soi-même.
Nous n’avons pas choisi l’histoire dans laquelle nous sommes nées.
Mais nous pouvons apprendre à la regarder avec suffisamment de conscience pour ne plus tout transmettre indistinctement.
Certaines choses méritent de continuer.
D’autres peuvent s’arrêter.
Et d’autres encore peuvent être transformées pour devenir quelque chose de nouveau.
C’est peut-être aussi cela, honorer une lignée : ne pas seulement porter ce que les femmes avant nous nous ont laissé, mais permettre à leur héritage de continuer à vivre autrement à travers nous.